Le concept d’actif échoué est associé à l’idée d’une bulle spéculative liée aux nombreuses réserves fossiles investis par les détenteurs de capitaux et dont les valeurs comptables ou de marchés seraient actuellement surévalués par rapport à leur prix réel si l’on prenait en compte les externalités négatives. Ces actifs en plus de poser un risque évident sur l’environnement posent un risque systémique pouvant remettre en cause la stabilité de nos systèmes économiques et financiers.

Qu’est-ce qu’un actif échoué ?

Le débat sur les actifs échoués a connu un engouement ces dernières années notamment dans le cadre des appels à la lutte contre le changement climatique. Ben Cadelcott directeur du programme de finance durable à la Smith School of Enterprise and Environment d’Oxford nous propose une méta définition  des actifs échoués aussi appelés « stranded assets » dans son livre sur le sujet, Stranded Assets and the Environment : « les actifs échoués sont des actifs qui ont souffert d’une dépréciation, dévaluation, prématuré ou bien une conversion en dette. »

Il est possible de dresser une typologie des risques environnementaux pesant sur eux : les risques physiques et sociétaux. Les risques physiques sont de nature matérielle, changement climatique, stress hydrique, destruction de la biodiversité, etc. La cause directe du risque est naturelle et extérieure à l’homme.

Les risques sociétaux sont eux indirectement causés par la nature et résultent de projets humains. Il peut s’agir de réglementations : taxes, marché carbone, subventions de technologies propres ou de lutte contre le changement climatique. Mais aussi des risques technologiques avec une baisse du prix des alternatives aux énergies fossiles, ou des changements dans les comportements avec la préférence des consommateurs pour l’agriculture biologique ou bien avec le phénomène « flygskam » (honte de prendre l’avion pour des raisons écologiques), sans compter les nombreux risques de poursuites judiciaires par les victimes du changement climatique.

L’actualité récente tant à démontrer la tangibilité des théories sur les actifs échoués avec des dévaluations massives d’actifs pétroliers de la part de majors pétrolières comme BP, Shell, et Chevron qui ont chacunes dévaluées plusieurs milliards d’actifs pétroliers entre 2019 et 2020 face à une baisse de la demande pour leurs produits qui est présagée pour durer dans le temps.

Ben Caledcott

Critique des mesures de transition

La dévaluation des actifs fossiles dans le cas des risques sociétaux peut également poser un problème éthique car cette dévaluation souhaitée politiquement peut entraîner de fortes atteintes au bienêtre social. Diminuer les risques environnementaux physiques entraine mécaniquement une hausse des risques de transition. Le rôle des hautes sphères financières est souvent décrié, à raison, pour leurs faibles ambitions et visions politiques de long terme dans leurs stratégies de désinvestissement des actifs fossiles mais les oppositions sociales existent elles aussi.

La Pologne constitue un bon exemple de cette dépendance vicieuse au charbon qui représentait 44.6% de sa consommation d’énergie primaire en 2019. Par souci d’indépendance énergétique à sa sortie de l’URSS en 1989 le secteur de l’énergie fut l’un des rares à ne pas avoir été ouvert aux capitaux étrangers. Aujourd’hui le secteur du charbon représente 500.000 emplois dont 80.000 mineurs payés deux fois le salaire moyen et avec un taux de syndicalisation proche des 100% dans certaines mines. Sans compter les tensions politiques avec la Russie et à moins de se résigner à acheter encore plus massivement du gaz de schiste américain, la Pologne ne compte pas sortir du charbon d’ici tôt malgré de timides annonces de sortie à l’horizon 2049.

Concernant les majors pétrolières des acteurs comme Total semblent aller dans le sens de la transition avec une diversification de leurs actifs dans les énergies alternatives, mais ce n’est pas le cas de tous les acteurs comme Exxon ou BP, qui s’est vu obligé de licencier 15% de ses 70.000 employés au cours de l’année 2020.

Afin de respecter les objectifs des accords de Paris l’humanité doit orchestrer une baisse des émissions de CO2 de 5% à 6% annuels. Cela reviendrait à ne plus investir dans l’exploitation et l’investissement de nouveaux projets fossiles et se contenter des réserves d’hydrocarbures prouvées. Tout nouvel investissement dans les sources fossiles d’énergie risque l’obsolescence.

Consciente de la double problématique de sortir de la bulle carbone tout en limitant les risques sociaux, l’Union Européenne a prévu le lancement d’un nouveau fonds structurel dédié à la transition juste qui viendrait soutenir le fonds de cohésion destiné aux pays les moins développés de l’union avec une enveloppe qui pourrait atteindre les 25 à 30 milliards d’euros sur 7 ans et attirer jusqu’à 45 milliards de fonds privés afin d’aider les pays moins dotés en capitaux à financer leur transition énergétique. Dans un contexte de défiance européenne il n’est pas certain que les Allemands soient très contents de contribuer financièrement à la création de nouveaux transferts sociaux.

Mineurs polonais portant l’uniforme

Quelles solutions ?

Une finance durable devrait repenser sa façon de valoriser les actifs afin d’y internaliser les risques climatiques – en particulier dans les secteurs les plus polluants comme l’énergie, l’agriculture, l’industrie, et les transports. Une hausse du prix des actifs fossiles permettrait de faciliter les objectifs de transition mais pourrait également être vecteur de nouvelles opportunités.

L’idée derrière les actifs échoués est bien antérieure à l’hyper engouement pour les sujets liés à la finance durable et était déjà discuté par des économistes comme Bastiat, Schumpeter, ou encore par le néo Schumpetérien Perez qui avait compris que des changements de paradigmes techno-économiques impliquaient un réajustement parfois violent des prix où certains actifs étaient fortement dépréciés voire détruits quand d’autres augmentaient en valeurs. Cela était arrivé lors de la révolution industrielle puis à l’introduction d’innovations comme les trains, l’électricité, les automobiles de masse, et l’essor des communications. Une contrainte et un risque pour certains mais une formidable opportunité de développement pour d’autres.

Chaque nouveau cycle techno-économique amène alors son lot de nouveaux actifs échoués : esclavage, cheval de trait, télégraphe, cassette VHS, etc. La différence avec la transition vers un modèle décarboné non amorcé par un marché à la recherche de croissance dans un monde pensé comme infini est que dans ce modèle la destruction d’actifs ne sera pas nécessairement sacrifiée au profit d’un accroissement des richesses produites.

Notre civilisation industrielle n’est pas parvenue à découpler la production d’énergie de la croissance économique, et pas moins encore à découpler la production d’énergie des émissions carbones. Les nouvelles usines éoliennes et solaires viennent rarement se substituer aux énergies fossiles mais plutôt s’y ajouter dans un contexte de croissance démographique et des besoins en énergie. A ce titre la transition énergétique et écologique créée une rupture de nature différente avec les paradigmes techno-économiques antérieurs qui ont suivi la révolution industrielle.

Loin des appels néo-millénaristes à la création d’IA fortes ou de conquète spatiale, le désinvestissement des énergies fossiles ne sera surement pas synonyme d’une grande opportunité de croissance ou de création d’emplois mais pourrait malgré tout être une opportunité exceptionnelle pour repenser nos modèles économiques et notre place dans le monde.

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